Entretien avec Lynda Chouiten.

Lynda Chouiten est une écrivaine algérienne, titulaire d’un Doctorat en littérature décerné par l’Université Nationale d’Irlande à Galway en 2013. Elle est enseignante-chercheur à l’université de Boumerdes où elle enseigne la littérature anglophone.

Son premier romans, Le Roman des Pôv’Cheveux, paru aux éditions El Kalima en 2017, a été finaliste des Prix Mohammed Dib et L’Escale d’Alger. En 2019, elle publia aux éditions Casbah Une Valse, un roman-poème qui fut couronné la même année par Le Grand Prix Assia Djebar, et fut également finaliste du prix l’Association France-Algérie.

L’autrice a eu l’amabilité de nous accorder l’interview que voici:
Latachi : En lisant Une Valse, le lecteur se retrouve à l'intérieur d'un jardin d’Eden linguistique dans lequel il cultive des éléments fruiteux : ce sont les mots et expressions polylingues.

En amorçant par votre langue maternelle, dévoilez-nous comment se manifeste votre penchant envers le multilinguisme ?

Lynda Chouiten : Eh bien, j'ai toujours baigné dans le multilinguisme. Ma langue maternelle est elle-même un mélange hybride de kabyle et de français: c'est ce que parlent mes parents, tous deux instruits. Très rapidement, l'arabe standard, appris à l'école, puis différents dialectes arabes sont venus s'ajouter à la liste. Ensuite, vint l'anglais, que j'ai choisi comme spécialité d'étude à l'université ainsi que des bribes d'allemand et d'espagnol. Toutes ces langues se côtoient, se mélangent et parfois se font la guerre dans ma tête (rires). Le résultat est que je ne sais pas réfléchir dans une seule langue.

On dit souvent que nos sentiments et nos pensées les plus profondes se font dans notre langue maternelle, mais ce n'est pas mon cas. Mes pensées et mes émotions s'expriment dans plusieurs langues à la fois. En somme, mon roman Une Valse - et dans une certaine mesure, Le Roman des Pôv'Cheveux aussi - reflète le mélange linguistique dont est faite ma tête.

Latachi Imene : En dépit d'être un roman, la poésie a eu son mot à dire dans votre dernière production littéraire, c’est ce qui a fait d’elle d'ailleurs un roman-poème.

Que pourriez-vous nous dire à propos de cet art de versification qui trouve grâce dans votre écriture ? Croyez-vous que la poésie, et par là même l'écriture, pourrait être un efficace outil thérapeutique ?

Lynda Chouiten : Je pense que la Poésie, au sens large de Beauté, rend la vie supportable et lui donne du sens, malgré tout ce qu’il y a d’absurde. L’histoire de Chahira – et donc le roman – aurait peut-être été trop dur s’il n’y avait pas de poésie dans sa vie – et de l’Art en général.

Chahira est une femme qui a le goût des belles choses, et c’est cela qui l’aide à ne pas sombrer : ses poèmes, les modèles qu’elle crée, le personnage de chanteur qu’elle s’invente (Mohand) et son ami Amar, surnommé l’Esthète, justement. Sa vie est un mélange de violence et d’esthétisme; et c’est ce mélange-là qui se reflète au niveau du style.

Latachi Imene : Certains auteurs mobilisent des outils théoriques avant de donner naissance à leur production littéraire. Qu'en est-il pour Chouiten ? Essayez-vous de prendre en mesure la théorie que vous enseignez à l'Université ou n’est-ce que le fruit d'une écriture plutôt arbitraire ?

Lynda Chouiten : Certainement pas. Je crois que rien ne peut tuer l’écriture créative autant que le fait de la soumettre à des restrictions d’ordre théorique. Pour moi, écrire, s’est donner libre cours à son imagination; c’est laisser s’exprimer sa propre vision des choses, et non pas, appliquer, en élève studieux, les théories apprises sur les bancs de l’école. Beaucoup d’écrivains n’ont pas suivi d’études de littérature et encore moins de théorie littéraire; cela ne les a pas empêchés d’écrire de bons romans – parfois des chefs-d’œuvre.

Mais cela ne veut pas dire que telle ou telle théorie ne peut pas me traverser l’esprit au moment où j’écris. Un écrivain est forcément influencé par la somme des connaissances acquises au cours de son existence et, dans mon cas, la théorie en fait partie. Par exemple, au moment où j’écrivais mon passage sur la voyante Aïcha, je ne pouvais de m’empêcher de penser à Michel Foucault et son analyse de l’évolution de la perception de la folie.

Mais encore une fois, je ne démarre pas d’une théorie pour écrire mes romans; cela sonne même comme une monstruosité pour moi.

Latachi Imene : Un lecteur, plutôt averti, décèlera une sorte de nostalgie d'une littérature dite classique dans vos deux romans, que vous peignez d'une allure contemporaine. Est-ce vraiment le cas ? Comment et pourquoi ?

Lynda Chouiten : Vous savez, ce sont les classiques qui m’ont fait aimer la littérature. Très jeune – dès l’âge de treize ou quatorze ans – j’ai commencé à les lire. Le goût de la langue soutenue et des belles descriptions (des personnages surtout) m’est resté et je ne crois pas qu’il se dissipera un jour. Toutefois, je ne cherche pas à écrire de la littérature classique. D’abord, parce que d’autres littératures moins «orthodoxes » m’ont aussi influencée – Gogol et Twain, par exemple – et ensuite, parce que je ne suis pas un écrivain du dix-neuvième siècle, tout simplement.

En tant qu’Algérienne au vingt-et-unième siècle, je suis issue d’une tout autre réalité historique et linguistique. Je suis un personnage hybride dont les romans sont composés d’un mélange de langues et décrivent un monde plus moderne et sans doute plus complexe que celui des romans classiques.

Latachi Imene : L'univers subversif ne manque nullement dans Une Valse. Comment concevez-vous la transgression vis-à-vis d'une société qui se porte mal ?

Lynda Chouiten : Honnêtement, je ne me donne pas pour tâche d’être subversive. Un écrivain ne doit chercher ni la complaisance ni la provocation; ce qui doit compter, c’est la justesse du propos. Une fois qu’on a choisi d’écrire sur tel ou tel sujet, il faut le faire de manière qui nous semble juste et convaincante. Quand on a ce souci là, on n’hésite pas à pointer du doigt les aspects déplaisants de ce qu’on décrit – ici, la société.

Latachi Imene : Votre dernier mot pour terminer !

Chouiten : Merci pour cet entretien, et merci aux lecteurs qui croient en ma plume. J’espère les retrouver bientôt !
       

               Réalisé par Latachi Imene

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